15 avril 2008

Mr D

Demain matin je me lève à 5h30 pour une nouvelle journée. Je ne pense pas revoir Mr D. Mr D 78 ans est atteint d'un cancer. Le patient devenu oedematié des membres inferieurs, des lombes, de l'abdomen, de part les compressions qui gagnent de plus en plus son corps. Mr D avec des bras si maigres puisqu'il ne mange plus beaucoup. Mr D était aujourd'hui de plus en plus endormi, perfusé avec sa seringue de morphine, de moins en moins réactifs aux soins et à nos paroles. Quelques tentatives d'ouverture des yeux et de communiquer par ceux ci avec nous: clignez des yeux Mr D si vous avez mal. Mr D cligne alors très faiblement les yeux en guise de réponse. Il m'entend, il me comprend, mais il ne peut plus me répondre. Il est déjà si loin et pourtant si près de moi physiquement. J'ai beau me pencher au dessus de lui, mes yeux ne rencontrent plus les siens, alors qu'ils sont pourtant toujours ouverts, ... mais si loin...  Nous essayons tout de même de le mobiliser un peu pour des soins de confort mais le patient laisse entrevoir un faible gémissement qui nous semble être un hurlement de douleur... Selon le protocole médical, j'ai augmenté la seringue à 3cc/h.

Mr D n'a jamais parlé de sa maladie avec nous soignants; peut être l'a t-il fait avec sa famille. Courageux ou dans le dénie total, Mr D en tout cas faisait comme si de rien n'était, étant au début de son hospitalisation d'abord très réservé voire froid, puis par la suite, plus ouvert, un peu plus souriant et parlant. "Bonjour mon ptit" me disait il lorsque je rentrais dans sa chambre. Il me faisait quelques regards complices lorsque je blaguais avec mes collègues... et ... rien de plus.

Je parle déjà au passé ... alors que Mr D est peut être toujours là ce soir, à l'heure où j'écris.

Ce travail que nous effectuons tous les jours, si prenant avec tant d'investissement, que sans nous en rendre compte, nous créons des liens avec ces gens qui sont ici alités, démunis de part leur maladie ou leur âge et qui nos confient alors leur vie. Tous les jours une nouvelle rencontre, une découverte, une leçon de vie, un apprentissage de la vie, parfois avec le même patient. Tous les jours aussi nous créons alors nos  barrières, nous rendant parfois presque comme inatteignables, invinsibles, peut être même immortelles(?), en tout cas distantes, afin de pouvoir affronter au mieux et sur le vif, tous ces sentiments et émotions que nous renvoie la mort, la souffrance, la maladie... c'est à dire aussi la vie.

J'ai eu du mal à le comprendre à mon arrivée dans ce service; pour moi la fin de vie était vécue un échec de la prise en charge d'un patient. (Je venais de chirurgie et l'objectif de la prise en charge pouvait être différent). Pourtant, la mort une continuité de la vie, et en venir peut être un jour, à comprendre que, je ne sais pas, la mort comme partie intégrante de la vie...

Ce corps dans lequel nous sommes, ce corps qui part ensuite dans ce frigo, cette chambre froide que nous fermons nous même par une porte. Cette angoisse la première fois de savoir après se corps enfermé derrière cette porte. Et pourtant après ce sentiment que reste quelque chose, un sentiment pas vraiment éprouvé auparavant, mais dont on peut parfois entendre parler. Ces pensées qui nous suivent, ces souvenirs qui restent, et ce sentiment de continuité alors parfois que oui, il reste bien quelque chose après; même lors de la mort, la vie subsiste et que parfois ce ne sont que douleurs ou souffrances morales qui sont réellement parties ...

Posté par Adriana 25 ans à 23:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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